La chronique de NEW

ARTS CONTEMPORAINS AU CAMEROUN, SI ON EN PARLAIT (deuxième partie)

Il est difficile de remonter à la genèse du mouvement contemporain au Cameroun, tant des traces laissées par ses pionniers ont été mal conservées, voire délibérément effacées. En partant d’une définition quelque peu biaisée, parce que restrictive de ce qu’est en réalité l’art contemporain, une certaine opinion situe le point de départ de ce mouvement dans le pays avec la rupture opérée par certains acteurs, avec des formes d’expression qui avaient cours jusqu’alors. En matière picturale, la représentation du réel était on ne peut plus prégnante, jusqu’à ce que des âmes écorchées, en mal d’explorations nouvelles s’investissent à casser tous les codes et d’en ériger de nouvelles, plus modernes, contemporaines. Mais force est de reconnaitre qu’en vertu du principe énoncé plus haut, toutes les productions ayant jalonnées au moins les plus de cinquante ans d’indépendance du pays peuvent être comptabilisées dans le registre d’arts contemporains.

Ceci étant dit, on ne saurait parler des arts contemporains au Cameroun, sans parler de la contribution significative de personnalités exceptionnelles qui en ont marqué le cours et l’essor. Des noms qui n’ont plus aucune résonnance auprès de la jeunesse d’aujourd’hui, mais dont l’évocation suffit à réveiller l’hydre de la nostalgie chez les connaisseurs, toute génération confondue. Il s’agit entre autre de LOBE LOBE Rameau (artiste peintre, par ailleurs musicien émérite, un des précurseur du Makossa), JOMBE Martin (premier du nom et oncle de l’autre), MADIBA Philippe, EBOA LOTIN (musicien qu’on ne présente plus, également sculpteur et designer de haut vol). On peut s’amuser à enrichir cette première cuvée, d’autres noms et talents aussi émérites, mais arrêtons nous là pour laisser le soin à d’autres de la compléter à loisir. Evoluons vers une autre cuvée qui va tout bousculer sur son passage et porter encore plus haut l’expression plastique contemporaine. Une nouvelle ère va s’ouvrir à partir du milieu des années 1970, avec des baroudeurs tels que Koko KOMEGNE, Othéo, Viking KANGAGNAM, NYA Delors, Gédéon NPANDO, JOMBE Martin II, NDJENG Rigobert, Joseph Francis SOUMEGNE, ETOLLO, KOUAM TAWANDJI, Baby KOUOH EYANGO, NZANTE SPEE, Pascal KENFACK, TCHEBETCHOU, EPOH Décor, Jean Marie AHANDA, Etienne ETOGO et bien d’autres.

Œuvre de Madiba Philippe

Certains parmi eux ont déjà rejoint nos ancêtres, non sans avoir laissé à la postérité une œuvre inspirante et parlante. Malheureusement, comme pour les autres déjà évoqués, cette production est entrain de s’abimer dans les tréfonds de l’oubli, d’une mémoire perforée qui ne garde comme hauts faits, que ceux qui se sont exprimé ailleurs et non dans son terroir. D’autres de cette génération glorieuse sont encore là, à tracer le chemin, à pointer du doigt l’horizon incertain, avec une production artistique transcendante et chaleureuse. Et si nous parlions, à titre d’exemples de ne serait-ce que quelques uns de ces messieurs ?

Commençons par l’un des plus illustres d’entre eux : Othéo. De son vrai nom, ONDIGUI ONANA Théodore, il a commencé à flirter avec la peinture depuis l’âge de 9 ans ou moins. Il a enrichi le patrimoine national d’œuvres exceptionnelles et de lauriers sans nombre acquis à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. On lui doit une de ces révolutions picturales dignes des grands Maîtres de l’autre côté : la « Peinture-Sculpture », associée à la technique de l’Obom (essence d’arbre de la forêt tropicale camerounaise avec laquelle, il obtient une pate lui servant à produire des reliefs et volumes) et combinés aux pigments sur de la toile. Avec une production prolifique de plusieurs milliers d’œuvres, Othéo a parcouru différents courants d’expression artistique, alliant savamment abstraction et figuration, dans des thématiques diverses, mais dans lesquels traditions, mysticisme et réalités socio- politiques africaines se retrouvent aux avant postes. Septuagénaire toujours solide et actif, il n’a aucune hâte de raccrocher les pinceaux et couleurs, mais continue inlassablement à enrichir le patrimoine culturel national, se hissant irréversiblement au panthéon des plus grands artistes que l’Afrique ait pu engendrer et offrir au monde.

Koko KOMEGNE, est l’un des précurseurs de l’art contemporain au Cameroun et il porte bien cet honneur, fort de plus de cinquante de carrière et production artistique tout aussi prolifique. Il navigue allègrement entre la peinture et la sculpture. Il s’est alors défini une ligne de travail et une écriture singulières qui transcendent tous les mouvements et expressions artistiques qui balaient le paysage des arts plastiques dans le monde et qu’il campe derrière le concept baptisé : Diversion optique. Elle est faite de fantaisie quelque peu naïve, de déformations de personnages pittoresques, pour traduire un regard acéré sur des réalités d’une Afrique ambivalente et d’un quotidien fait d’ombres nocturnes desquelles il tire sa sève créatrice. Il a très vite saisi au vol différents mouvements plastiques fluctuants, en disant avant l’heure d’ici que l’art, en se mettant au service de l’humain doit camper les reflets de la société. Ce qu’il a su traduire dans cette sorte de Pop’Art caractéristique. Grand seigneur, Koko est un personnage haut en couleur, dont l’existence inextricablement liée à une carrière richement accomplie, fait partie aujourd’hui des plus grands portes étendards de l’art contemporain camerounais et africain. De surcroît, il a ouvert et continue à ouvrir la voie à lui offerte par des ainés, à plusieurs générations de grands talents.

Œuvre de Koko Komegne

Sa carrière tonitruante démarre au milieu des années 1970, après, un apprentissage du métier auprès de certains ainés cités ci-dessus, notamment le virtuose LOBE LOBE Rameau, avec dans la foulée l’ouverture d’un atelier de peinture, sculpture et sérigraphie aux environs du lieu dit Mobil Bonakouamouang. Les Ateliers Viking sont restés pendant plusieurs décennies un espace d’art par essence, à la réputation bien établie. Sa renommée tenait davantage à un facteur essentiel : bien plus qu’un espace de production et de travail de l’artiste Viking, il était un laboratoire de premier plan, un incubateur de jeunes talents. Il a vu défiler auprès du maître une kyrielle de jeunes artistes, certains qui y ont fait leur classe, d’autres en transit vers des aventures prometteuses. Toutes choses qui ont achevé de faire de cet immense artiste et formateur, un Maître d’art par excellence, en plus d’être l’un des pionniers au Cameroun de l’art contemporain. Son œuvre a subi une évolution intéressante, tout en s’inscrivant dans une mouvance figurative et abstraite, faite de jeux de couleurs et de formes, à l’apparence disparates, mais hautement maîtrisés, avec une composition toujours en équilibre. C’est dans ce patch work savant et complexe que l’artiste vous fait voyager dans des réalités d’un monde empirique, à mi cheval entre un héritage ancestral tenace et une actualité dynamique.

Œuvre de Viking dit André Kanganyam

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